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Béarn-Soule

Une Aventure dans la jungle Laotienne par Jacques Saubion Balade laotienne
Ce récit d'une aventure laotienne a été réalisé en novembre 2015, à la demande et sous le contrôle de mon ami Guy Michel, partie prenante et combien efficace de cette aventure. Si longtemps après, les mots ont coulé de source, comme si elle avait eu lieu hier, sans le moindre arrêt, la moindre réflexion, si ce n'est sur les dates exactes.
Depuis l'automne 1953, le général Navarre, commandant en chef en Indo, sait qu'une division renforcée Vietminh, soit 12 à 15 000 hommes, plus un bataillon lourd équipé de mortiers de 120 mm, s'apprête à déferler sur le Moyen- Laos, vers le 20 décembre 1953, pour contourner ainsi les défenses françaises plus étoffées du Centre Annam, avec ses terrains d'aviation et ses bases maritimes.
Pour appuyer les faibles forces laotiennes de ce territoire resté jusque-là en dehors du conflit indochinois, le commandement expédie le 2/4 RTM, puis le GM2 qui opérait alors au Tonkin. Le 27ème BTA, auquel j'appartiens avec Guy (3ème compagnie), fait partie de ce GM2.
Il semblerait qu'initialement, le général Navarre ait eu l'intention de laisser le Viet-Minh se diluer dans la jungle, loin de ses bases, avec les difficultés logistiques inhérentes. Puis de l'attendre sur des positions aisément renforçables par avion ou convois routiers et même fluviaux. Ce sont l'aérodrome de Seno au milieu de sa forêt clairière, aux jonctions de la RC 13 (Saigon - Ventiane) et RC 9, perpendiculaire de l'Annam, au Mékong, à Savannaket et la ville Takkeck, au bord du Mékong, à la jonction de la RC 13 et de la RC 12 (Mékong, Annam par le col de Mugia).
Mais le général Bourgund, commandant le centre Annam et le Moyen Laos, en décide autrement et veut arrêter le Vietminh sur la RC 12 où il déploie ses maigres troupes - en gros 4 à 5 000 hommes tout compris, sur 130km..., le GM2, pièce maîtresse du dispositif, vient du Tonkin et ses unités sont encore en cours de transfert. Circonstance aggravante, le commandant du GM2 laisse ses bataillons s'installer sur des positions aberrantes, à l'avant des défilés ou, à défaut de pouvoir réellement arrêter le Viet, ils eussent pu lui infliger des pertes significatives. Une batterie est même détachée du groupe d'artillerie pour rejoindre le 2/4 RTM au bout de la RC 12. L'état de la route (ponceaux détruits...) ne lui permettant pas de poursuivre, elle reste bloquée au niveau du 27ème BTA, dont elle ne peut appuyer aucune compagnie et constitue une charge supplémentaire, à découvert, au pied d'un vaste plateau orienté Est-Ouest, dans l'axe de pénétration du Vietminh.
À la date prévue, le 20 décembre 1953, le Vietminh se manifeste en plusieurs accrochages et le 22 décembre, à 5h du matin, au son du clairon (j'étais en sonnette pas très loin...) il enlève la batterie et sa maigre protection, restées là en dépit des avertissements précédents. Une contre-attaque en camions, partie du 2/4 RTM, à l'extrémité de la RC12, tombe dans une vaste embuscade bien prévisible, le commandant Bazin et ses 80 hommes sont exterminés.
Notre Compagnie, la 3ème, installée à 2km de la batterie, ne reçoit pas l'ordre de contre-attaquer et ne « marche pas au canon ». Dommage, les Viet ignorent sa présence. Toute la journée, trois compagnies du 1/3 RTM essaient de reprendre la batterie que nous n'avons pas su garder. Le bombardement du site permettrait de détruire ce matériel, mais le commandement, par une sensiblerie incongrue en ces lieux, craint de tuer nos hommes prisonniers (ils mourront en grande partie dans les camps du Vietminh) et la batterie se retrouvera à Dien Biên Phu. Les Viet se font plus nombreux et nos amis doivent se retirer derrière le défilé de Ban Khama où ils sont au plus près de l'ennemi qui les presse. Finalement, ils réussissent à embarquer dans une rame de camions et font mouvement vers Thakeh. Le commandement panique, ordonne l'abandon de cette ville et se replie en direction de Savannaket, au gros poste de la Se Ban Faï. Les Viet tremperont les pieds dans le Mékong, désormais l'Indochine est réellement coupée en deux.
En cette fin de journée du 22 décembre 1953, la 3ème compagnie, ignorée par l'ennemi, oubliée par le bataillon, est toujours sur sa position. En marchant toute la nuit, elle pourrait rejoindre le bataillon derrière le défilé de Ben Khama. Le capitaine préfère la mettre à l'abri sur un haut piton tabulaire voisin, reconnu dans l'après-midi, par le lieutenant Boridjelli. Nous abandonnons le matériel de compagnie : 6x6, jeep, citerne et sur nos emplacements, nos paquetages, ainsi qu'avec un plaisir non dissimulé, nos casques lourds. La nuit est tombée alors que nous sommes seulement à mi-hauteur. La pente est très raide avec des abrupts. Je glisse et m'écrase contre la paroi, le poulet que je porte sous ma veste, clame son indignation au capitaine qui apprécie peu. Sur une corniche, j'accueille et guide un à un les hommes que le copain Michel Guy engouffre dans une sorte de cheminée. Il paraît que l'adjudant Igeliff, avec lequel je suis en froid depuis longtemps (nous avons failli nous battre lorsqu'il avait voulu tabasser un prisonnier évadé que je ramenais), marque une certaine hésitation lorsqu'il apprend que je suis là-haut à la réception, il se voit précipité dans le vide... Ma main secourable scelle notre réconciliation. Le sommet très boisé accueille aisément toute la compagnie bien camouflée. À l'aube de ce 23 décembre 1953, nous voyons les renforts Viet cheminer de part et d'autre de la RC12, d'est en ouest. Quelques coups de feu venant de l'ouest, les font tous disparaître, c'est le mode de transmission du guet aérien. En effet, quelques instants plus tard, le bruit caractéristique du bimoteur Siebel nous parvient, puis l'avion nous survole. Plus de Viet en vue, à l'aide de notre SCR300, nous rentrons en contact avec le Siebel et lui indiquons un important point de rassemblement dissimulé après lui avoir signalé notre position, le capitaine auprès duquel je suis, fanfaronne « nous pourrons tenir trois mois si ravitaillés par parachutage » (d'accord, mais l'eau est en bas avec les Viet...). Ok, répond l'avion, « j'appelle la chasse » et il continue des allers-retours pour immobiliser les Viet dans leurs caches légères - Deux bombardiers légers B26 surviennent et attaquent l'endroit à la bombe et terminent en mitraillant. Après le départ des avions, nous voyons sortir plus de 40 brancards. Côté Viet il a dû y avoir des explications de gravure, question camouflage.
Le lendemain 24 décembre, même topo, mais cette fois les B26 semblent attaquer le village laotien qui ne nous a pas trahi... Les indigènes nous ont même ramené des rescapés de la batterie et de la compagnie de garde.
Le soir de Noël sur ce piton, si notre SCR 300 ne capte pas les troupes amies trop éloignées, il réussit à avoir radio Saigon d'où nous vient ce magnifique message du ministre des états associés « Soldats du corps expéditionnaire, je voudrais être avec vous, dans le poste le plus isolé du Delta, sur le piton le plus perdu du Laos... ». Mon salaud, nous y sommes sur ce piton ! Cependant nous avons bu du champagne, oh, une larme, le dernier largage sur notre position en bas, avait apporté, intacte, une petite bouteille de champagne envoyée par une gretchen à son petit chéri français, le grand sergent Michel Guy !
Le 25 décembre 1953, un Dakota nous survole, à son bord le commandant en chef, le général Navarre. Après ses félicitions, il nous donne l'ordre de quitter notre position et à travers la jungle, de rejoindre au sud, la RC9, qui, parallèle à la RC 12, joint l'Annam à Savanaket, au bord du Mékong. Douche froide, nous étions en sécurité sur notre piton et il nous faut le quitter pour franchir à vol d'oiseau 100 km de jungle. Le coeur gros, nous descendons péniblement de notre « rocher ». Je suis le dernier à rejoindre la base alors que la nuit s'est établie. Notre chef de section, le sergent-chef Plantée, m'annonce : « Ils sont partis sans nous... ». Mais lui attendait son effectif au complet, puis la course poursuite s'engage dans l'obscurité, pour finalement s'achever sur les corps endormis des tirailleurs de la compagnie. Au matin du 26 décembre, le capitaine décide d'abandonner la piste principale traversant nord-sud le massif de calcaire, pour emprunter une piste secondaire orientée sud-est. En pointillé sur la carte, elle n'existe plus. Nous progressons donc au coupe-coupe. Le journal de marche parle de « la danse des coupe-coupe » maniés par les sergents Michel et Saubion... Nous traversons d'anciens raïs, où une brousse épaisse a repoussé. Je suis récompensé par la trouvaille d'un minuscule piment de Cayenne ! Après des heures d'un épuisant labeur, nous débouchons dans un cul de vallée couverte d'une forêt clairière. Pour éviter toute surprise, le chef Plantée me détache au loin, en éclairage avec mon groupe. C'est un plaisir de progresser en silence avec mes hommes qui m'obéissent au doigt et à l'oeil. En fin d'après-midi, nous découvrons un village laotien, avec ses maisons sur pilotis. Tandis que la compagnie, étalée à l'orée de la forêt, me protège, je procède à la reconnaissance des lieux. La population avenante est coopérante, elle nous prête des pirogues pour transborder la compagnie. Dans ces frêles embarcations instables, seuls deux ou trois tirailleurs peuvent prendre place, aucun ne sait nager, pourtant certains préfèrent tenter leur chance « à pied ». Le courant n'est pas trop puissant, pas trop profond, ils arrivent à passer avec de l'eau à la poitrine. Sur l'autre rive, nous nous sentons curieusement en sécurité. Les feux sont allumés, l'eau abondante, nous consommons les derniers vivres...
La carte du capitaine révèle une grande piste traversant un énorme massif calcaire. Au-delà, c'est la grande forêt avec quelques chicots calcaires. Le 27 décembre, nous empruntons cet itinéraire millénaire, relativement large, bordé de roches abruptes. Un cerf cheval ??? sème la panique dans la colonne et cause quelques contusions. Nous débouchons non loin d'un gros village, Ban Van Poune. Un ruisseau limpide nous rafraîchit. La compagnie s'endort le long de la piste. Les tirailleurs sont nerveux, un pressentiment ? Certains gradés semblent perdre les pédales. Notre 3ème section n'est pas contaminée.
À l'aube du 28 décembre, peu de temps après le départ, la colonne s'immobilise. Un bruit court, les Viet sont là. Notre section, commandée par le chef Plantée, remonte la file, mais le groupe qui me précède se fractionne. Je ne vois pas mon chef de section s'enfoncer dans la forêt pour déborder et je continue de l'avant. La rumeur dit que le capitaine est prisonnier. Je remonte la compagnie immobilisée et je débouche sur un élargissement de la piste où un singulier spectacle s'offre à mes yeux : devant, à gauche, à quelques mètres, le capitaine, est entouré de plusieurs Vietminh le lieutenant Boridjelli est devant moi, un Viet le maintient avec la corde servant à lui lier les mains à droite se tient un autre Vietminh armé d'un pistolet mitrailleur. Lorsque j'épaule rapidement ma carabine USM1 (propriété personnelle !) le pauvre gars qui tient la corde est tétanisé. Il sait qu'il va mourir. Je suis stoppé dans mon geste par le cri du lieutenant : « ne tirez pas, Saubion, ne tirez pas », le capitaine surenchérit « ne tirez pas Saubion, rendez-vous ou partez ». Bien qu'ancien en Indo et déjà guerrier confirmé, je n'ai que 21ans et demi, j'ai l'habitude d'obéir alors que ces officiers auraient dû se jeter à terre pour nous permettre de balayer cet élément léger. Ils m'interdisent de tirer, et de les délivrer ! D'instinct, je sais que les Viet ne tireront pas. Je leur tourne le dos en rejetant ma carabine à la bretelle. Je refoule les tirailleurs amassés autour de moi en leur disant « partons, on ne veut pas de nous ici ». Je reviens en arrière en prévenant de la situation, les gens rencontrés. On me dit que le chef Plantée a débordé par la gauche, je retrouve ainsi le sergent Michel et son groupe. Il m'informe que le chef Plantée, appelé par le lieutenant Boridjelli, est parti seul le rejoindre. Nous l'appelons longuement et c'est un Viet qui émerge du sous-bois et nous intime l'ordre de nous rendre. Nous pourrions l'abattre facilement, mais à quoi bon, c'est sûr maintenant, le chef Plantée est lui aussi prisonnier. Il nous dira plus tard, qu'entouré par les Viet, il a craché à la figure de Boridjelli. Il lui a gardé une haine tenace jusqu'à sa mort. Avec ces otages entre les mains des Viet, comme il n'est pas question de les rejoindre, il nous faut jouer seuls notre partition. Je ne sais si le Vietminh a compris la réponse de Guy « oui, oui, on arrive, on va chercher les autres... » Nous le laissons perplexe, le troisième officier, le lieutenant Chaffardon, qui commandait la section de tête, s'est évaporé. Il n'y a aucune possibilité de fédérer la compagnie. Nous devons nous débrouiller seuls. Jusque-là, adjoint au sergent-chef Plantée, je suis donc le patron de ce qui reste de la section, qu'il me faut ramener. J'entraîne alors le groupe Michel avec le mien, vers la montagne proche. Nous l'escaladons jusqu'à un petit col rocailleux, où s'amorce un vallon descendant est/ouest. Je m'arrête auprès d'une sorte de fontaine de la valeur d'un mètre cube d'une eau cristalline. Je fais le point, nous somme 27, dont l'adjudant Igeliff, que je n'ai pas vu jusque-là, et qui s'est accroché à nos basques. Guy arrive, portant le fusil-mitrailleur de son groupe à la place du tireur défaillant. Dans ces conditions, inutile de traîner cette arme dans la jungle, je donne l'ordre a Guy de l'abandonner et de le détruire. Bien à contrecoeur, il s'exécute et disperse sous les rochers, toutes les pièces. Les tireurs et pourvoyeurs viennent grossir les servants de ma pièce (Quelques mois plus tard, en pleine saison sèche, le groupement mobile opérant à nouveau dans la région, j'irai en patrouille sur ce bout de vallon, la vasque d'eau est vide, des morceaux de FM trop bien camouflés, je ne retrouverai rien). Nous descendons par une sente rocailleuse discrète, nous apercevons à notre gauche le village de Ban Kavac où nous voyons des éléments Viet s'activer. Le capitaine m'apprendra plus tard que les prisonniers y avaient été regroupés. Nous contournons notre massif calcaire et bientôt nous sommes immergés dans la jungle sombre. Nous empruntons le lit d'un ruisseau à sec pour la pénétrer. Il nous semble voir des empreintes d'éléphants sauvages. La nuit nous surprend dans un creux sous la voûte épaisse. Nous n'hésitons pas à allumer du feu, davantage pour nous réchauffer, il fait relativement froid, que pour cuire le repas nous n'avons plus grand-chose.
Au matin du 29 décembre, nous gagnons le sommet arrondi d'un important mouvement de terrain, la chaleur devient accablante alors que nous progressons péniblement vers le sud. Nouvelle halte nocturne sur ces hauteurs. Nous dormons au pied d'un arbre qui a laissé tomber de gros fruits à écailles, genre artichaut. Aucun de ces fruits n'a été grignoté par les singes, ce qui nous rend très circonspects à leur égard. Pourtant, un tirailleur affamé s'attaque à l'un d'eux. Le 30 décembre, au réveil, ce tirailleur ne semble pas malade et nous goûtons à notre tour à ces fruits. Pouah, c'est horrible, amer avec un suc élastique. On comprend les singes ! Nouvelle descente qui nous amène à un ruisseau abondant, bordé par une large piste que nous ne désirons pas emprunter par précaution. Nous essayons de contourner par l'ouest, mais la montagne très abrupte nous rejette sans cesse plus au nord-ouest. Il n'est pas possible de continuer ainsi et nous nous laissons glisser par un thalweg pour nous retrouver à mi-journée au même endroit qu'au matin ! Des petits poissons blancs narguent les affamés. Je les traite à la grenade offensive. Las, l'explosion vide le trou et disperse les petits poissons devenus introuvables. Notre adjudant Igeliff, alors que nous avons faim, se plaint du manque de tabac. Il fume des feuilles sèches avec du « papier cul ». Il faut lui confectionner un réservoir d'eau avec un morceau de bambou. Il râle souvent et se fait sèchement remettre à sa place par Guy : « taisez-vous, mon adjudant, c'est Saubion qui commande ! ». Exténués par les efforts de la matinée, nous empruntons finalement la piste que je voulais absolument éviter au matin. De nombreux débris de boîtes de rations jalonnent l'itinéraire. Une troupe amie est donc devant nous. Las, il nous faut déchanter, les habitants d'un village laotien nous informent qu'un important détachement Viet est récemment passé. Ce sont eux, certainement, qui ont pillé la base arrière du 2/4 RTM, après sa fuite vers le sud. J'ai sur moi une forte somme de piastres et je paie largement le riz que j'achète pour mon détachement, afin de sauvegarder ce capital de sympathie qui peut servir éventuellement à d'autres rescapés. Avant la nuit, nous nous enfonçons profondément dans la brousse pour y dormir en sécurité. Avec nos moyens matériels, ce n'est pas aisé de faire cuire le riz que nous mangeons plus cru que cuit.
Nouvelle année ou presque, le 31 décembre1953, et nous sommes toujours dans la M... Nous reprenons notre large piste. Par précaution, je me fais précéder loin en avant par une équipe de tirailleurs. Nous approchons d'un long mouvement montagneux qui barre tout le sud, à son pied doit couler la rivière Senoi. C'est alors que retentissent de nombreux coups de feu, les balles sifflent à travers la brousse et au coude de la piste. Je vois revenir, ventre à terre, mes éclaireurs qui crient « les Viet, les Viet ». On l'avait compris ! Derrière nous, les tirailleurs s'égayent comme une volée de moineaux, qui jetant son sac de munitions, qui jetant son sac de riz. Avec Guy et le tireur FM, nous nous planquons derrière une énorme termitière au bord du chemin. Les auteurs de la fusillade ne tardent pas à paraître, surexcités par la fuite des tirailleurs. Malgré les instances de Guy, je refuse de faire ouvrir le feu, je suis un peu myope et je discerne mal les accoutrements de ces « rombiers ». Contre toute logique, j'ai peur d'une méprise (il faut dire que les amis m'ont tellement tiré dessus en toutes circonstances...) Guy : « Je t'assure que ce sont des Viet ». Moi : « attends encore un peu... » « Mais ce sont des Viet... ». Oui, en effet ce sont des Vietminh qui courent, surexcités, vers nous, encouragés par la déroute de nos tirailleurs. « Feu ! » La termitière crache son venin. L'effet est immédiat. Les Viet plongent dans les bas-côtés, ont-ils des pertes, je ne sais. Nous profitons de leur panique, suite à cet accueil brutal, pour gagner l'entrée d'une piste perpendiculaire à la voie principale. Nous y retrouvons l'essentiel des tirailleurs et l'adjudant Igeliff. Il manque trois tirailleurs, dont le vieux Lazali, planton du chef Plantée, un brave homme. Nous marchons longtemps plein est, sous de grandes frondaisons, le long de calcaires abrupts dont les parois sont creusées de cavernes qui recèlent des lieux de culte bouddhiques, servis par des bonzes d'apparence sympathique. Vers midi, nous débouchons dans une campagne récemment cultivée. Nous franchissons un chemin sableux en évitant d'y imprimer nos semelles, pour gagner une petite colline boisée. Je monte à un arbre pour retrouver la ligne montagneuse au pied de laquelle coule le Senoy. Je ne suis pas encore redescendu que retentit à nouveau le cri : « Les Viet ! » En effet, un Vietminh en reconnaissance sur le flanc de la colline, vient de pointer sa tête. Nous ne voulons pas rameuter les autres par un tir inutile. Nous refluons sur la pente opposée, c'est un ancien raïs la végétation singulièrement dense me rejette. Guy montre l'exemple : « fais comme moi » et il se laisse tomber de tous son poids, écrasant un mètre de buissons (nous n'avons plus de coupe-coupe...). Plus léger, j'en écrase un peu moins, nous frayons ainsi un mince passage où se pressent, derrière nous, nos tirailleurs. Nous accédons enfin à une forêt plus perméable. Epuisé, alors que j'ai à la main la boussole de Guy qui nous empêche de tourner en rond, j'accroche du pied une liane rampante qui me fait chuter lourdement je resterai bien au sol pour me reposer. Mais Guy me relève rudement : « Ah non, ce n'est pas le moment... » Et voilà de nouveau, le chef en flèche Nous entendons une explosion de grenade suivie d'un tir de mitraillette. Nous saurons plus tard que l'un des nôtres, égaré, le caporal Tahar, cerné par les Viet, s'est dégagé ainsi. Il parviendra à rentrer car maintenant, l'essentiel est fait. La rivière Senoy est là, 20 à 30 m de large, eau claire, peu profonde en cette saison. J'assure la couverture de la traversée de l'élément de tête sous les ordres de Guy qui me protège à son tour. C'est l'instant agréable, cette eau vive et fraîche sous les frondaisons, à l'abri du soleil ardent de la mi-journée. Je m'attarde à boire longuement dans mes mains jointes. L'autre berge est tout de suite escarpée, son escalade est rude et la nuit nous surprend à mi-pente. Nous dormons à quatre sous ma toile de tente l'adjudant Igliff a un arbrisseau entre les jambes, cela rend malaisé les changements de position périodiques...
Le 1er janvier 54, nous finissons notre escalade et nous glissons sur l'autre bord par un thalweg abrupt, jusqu'à ce que nous trouvions un peu d'eau. Nous essayons de faire cuire un peu de riz sous le regard envieux des tirailleurs. Ils ont jeté leur charge pour courir plus vite. Ils n'auront pas un grain de notre part, on ne peut récompenser la lâcheté et la connerie ! Poursuivant notre descente, nous abordons une zone plate. Nous ne tardons pas à rencontrer un hameau laotien, avec ses paillotes sur pilotis. Là encore, j'achète des poulets que les indigènes sont obligés de flécher à l'arbalète, avant de les déposer à mes pieds. Pendant que je sors mes piastres, les volailles se réveillent et s'égayent dans toutes les directions mais c'est dur de courir dans les broussailles avec un carreau en travers du corps. Les fugitives sont vite rattrapées. Le soir, aux abords d'un plus gros village, nous essaierons de les cuire à la broche. Les laotiennes nous observent avec curiosité. Nos feux n'ont pas assez de braise, la cuisson est laborieuse, aussi sommes-nous heureux lorsque les femmes nous portent des récipients de riz gluant avec des morceaux de canard. C'est tout simplement délicieux ! Je charge Guy d'organiser la garde de notre bivouac. Il se heurte à quelques considérations d'ordre matériel, certains tirailleurs n'ayant plus d'arme, doivent quand même être inclus dans le tour de garde. Pour être sûr d'être bien compris, il demande l'aide de notre Kabyle arabisant, l'adjudant Igliff. Celui-ci est tout de suite réticent, lui, adjudant, participer à l'élaboration d'un tour de garde.
2 janvier 54, un caporal de l'armée Laotienne, en civil, se manifeste parmi les indigènes. Il est en mission de renseignement. Il parle assez bien le français. Il dit que nous pouvons rejoindre la RC9 dans la journée. Pour cela, il fait désigner deux guides par le chef de village pour nous amener au prochain village, où deux autres guides seront fournis, ainsi de suite, jusqu'à l'arrivée. Pendant que nous parlons, les tirailleurs, en manque de tabac, arrachent d'affreux mégots aux vieux assis à côté de nous. Des intoxiqués en manque ne sont pas beaux. Nous voilà partis pour une longue étape. Nos guides curieusement, marchent les bras plus ou moins croisés sur la poitrine. Leur allure est soutenue et très rapide, certainement plus de 5 km à l'heure. Environ toutes les deux heures, nous arrivons dans un nouveau village. Le système fonctionne bien, de nouveaux guides frais prennent le relais avec la même vitesse de marche, sans regarder derrière, il faut suivre. Mais notre troupe ne s'est reposée que le temps du changement de guide, elle souffre de plus en plus. Les récriminations se font nombreuses, à commencer par notre adjudant. Pour moi, il n'est pas question de céder. Nous sommes passés devant les Viets, je ne veux pas courir le risque d'être rattrapé. Aussi j'avertis nos hommes que nous continuerons ainsi et que ceux qui veulent s'arrêter le fassent et se débrouillent ensuite, seuls ! Ils m'importent peu, je n'ai pas besoin de combattants de cet acabit ! Ainsi traités par le mépris, malgré les pieds douloureux dans les chaussures de brousse délabrées, ils s'accrochent tous. Combien de relais, combien de kilomètres avons-nous fait, 50, 60, 70 ? Enfin nous débouchons sur une mauvaise route : la RC 9. Au loin flotte le drapeau français sur un poste important, c'est le poste de Dong Héne. Oubliant leur fatigue, les tirailleurs se ruent. Une brève gueulante de ma part remet de l'ordre dans la troupe, colonne par deux, l'arme à la bretelle, au pas de route. Problème, nous sommes deux sergents et un adjudant, que faire de celui-ci, qui jusque-là, s'est surtout distingué par son inertie. Nous revenons au règlement militaire, chaque sergent en tête d'une colonne et je confie le commandement de l'ensemble à notre adjudant Igelif. Il marche alors allègrement à notre tête. C'est lui le chef et nous sommes ses petits sergents... Un camion de paras qui avaient participé à la recherche de rescapés, sort du poste lorsque nous y arrivons ils sont visiblement impressionnés par la bonne tenue de notre troupe. Nous sommes chaleureusement accueillis par le personnel du poste qui se met en quatre pour nous nourrir et nous loger.
Le lendemain, 03 janvier, le capitaine Michel, adjoint au chef de bataillon du 27ème BTA, vient nous chercher. L'adjudant à ses côtés, dans la Jeep, est radieux. Il rendra compte de notre épopée à laquelle il n'a rien compris. L'adjudant n'a pas vu les officiers prisonniers et vécu cette scène incroyable de confrontation silencieuse avec les Viets. Ainsi, ces officiers, à leur retour de captivité, n'auront pas de compte à rendre !
Le 4 janvier 1954, nous sommes expédiés au repos à Savannaket. Guy et moi sommes logés dans une vaste salle avec tous nos tirailleurs. Notre adjudant a droit à une chambre individuelle en ville. Le lieutenant Chaffardon est lui aussi logé de la même manière. Ce lieutenant, chef de section à la 3ème compagnie, en tête de la compagnie, avait mystérieusement disparu, lorsque le commandant de compagnie et son adjoint ont été faits prisonniers. Il est rentré avec un caporal. Il se murmure que c'est le caporal algérien qui a ramené le lieutenant. Un soir, je me promenais en « ville », ignorant le couvre-feu. Je suis interpellé par la prévôté. J'explique que rentrant de huit jours de jungle... Les gardes mobiles s'exclament : huit jours, nous sommes ici depuis six mois ! » J'aurais dû leur indiquer que moi, je terminais ma troisième année de séjours en bataillon d'intervention...
J'ai eu une punition du commandant d'armes, déchirée quand même au bataillon.
Notre héros, l'adjudant Iglif, sera récompensé par une belle citation, lui attribuant tous les mérites ! Igelif, berbère kabyle, arabisant, avait fait une carrière courte dans l'armée. Traînant certainement le diable par la queue, il avait contracté un rengagement spécial pour l'Indochine. Il était arrivé très récemment à la compagnie. Après ces événements, il disparut à la base arrière à Touranne. Nous ne l'avons pas revu. Voici sa belle citation à l'ordre de l'armée : « Adjudant de compagnie et chef de section de commandement, plein de calme et de sang-froid, auxiliaire précieux de son commandant de Compagnie. A assuré du 24 au 28 décembre 1954, le repli en bon ordre de son unité en zone rebelle, au Sud de la RC 12. Après la disparition des officiers de son unité, faits prisonniers au cours de l'embuscade sur la Senoi, a réussi à ramener dans nos lignes, après un repli épuisant de six jours en zone rebelle, vingt gradés et tirailleurs de son unité, tous porteurs de leurs armes, après un parcours de 150 km dans une zone boisée et dangereuse ».
Ce chef de la petite section de commandement rattachée au commandant de Compagnie, n'a ramené aucun de ses soldats, ce qui eut dû être la moindre des choses. D'autre part, le rédacteur de la citation, lui fait même parcourir 50 km de plus que Michel et moi, sur propres citations à l'ordre du corps d'armée. Et pourquoi cette date du 28 décembre alors que nous sommes rentrés le 2 janvier ? Voilà comment on fait l'histoire !
Mais cela est grandement de ma faute. Mon chef de section ayant disparu, moi, son adjoint, je ramenais avec Guy une grande partie de la section. Je n'avais pas à me mettre sous les ordres d'Igelif à l'arrivée. J'aurais dû le laisser s'accrocher au détachement comme il l'avait fait pendant notre modeste épopée. Igeliff fera payer à Guy leurs quelques altercations, en le faisant muter à la
2ème compagnie commandée par un lieutenant algérien. Dégoûté, Guy mettra un terme à sa carrière militaire, en refusant de rengager à l'issue de son contrat.
Arrivé à Seno*, j'avais demandé des punitions à l'encontre de certains tirailleurs qui s'étaient mal conduits. Je ne sais s'ils ont été punis. Ce qui est certain, c'est qu'ils ont été mutés dans une autre compagnie, trop heureux de n'être plus avec moi qui aurait pu leur en faire baver C'est alors que l'adjudant Igeliff à profité de l'occasion, mettant Guy sur le même plan que ces quelques « connards », pour obtenir sa mutation à la 2ème compagnie commandée par un lieutenant algérien. Écoeuré Guy Michel ne renouvellera pas son engagement et rentrera en France. Il fera par la suite carrière dans la police nationale.
* Seno : l'endroit est ainsi nommé à cause de la présence d'un terrain d'aviation dont la piste est orientée sud-est/nord-ouest, soit seno.
Vous pouvez aussi lire du même auteur un récit d'un épisode de la guerre d'Algérie dans "Reportage", "Figures de Proue", intitulé "Jacques Saubion un combattant d'élite".


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